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La tornade
Photo : JC Mojard-Modèle: Muriel Pouey
By JCM Posted in Nouvelles on mars 24, 2021 0 Comments 8 min read
Partir, c’est mourir un peu Previous Son réveil Next

La tornade

« Il existe une vérité universelle, applicable à tous les pays, cultures et communautés: la violence à l’égard des femmes n’est jamais acceptable, jamais excusable, jamais tolérable »

Ban Ki-moon

Le cyclone était passé au-dessus d’elle sans encombre pour le moment, mais elle n’était pas tirée d’affaire pour autant. Elle ne le connaissait que trop bien et se savait dans l’œil. Un calme relatif avant un nouveau déchaînement de sa furie masculine. Il avait un nom, Pascal, et c’était son mari depuis 8 ans.

Comme de nombreuses femmes dans sa situation, elle se refusait le statut de victime. Il y avait toujours un prétexte à excuser ses accès de violence. Parfois cela allait même au-delà, parfois, elle se disait que c’était elle la coupable. Un repas froid, une parole coupée, les pleurs de leur fille, autant de justifications aux coups qu’elle recevait. Si son père avait été encore là il n’aurait d’ailleurs pas manqué de lui dire qu’elle n’était qu’une tête à claques. Sa phrase de prédilection était que l’intelligence sautait parfois une génération et qu’il en avait accepté le fardeau en la regardant grandir.
Une assiette décolla de la table sans sommation. Elle tournoya un instant au dessus de l’évier, éjectant son contenu en tous sens, et sans pouvoir rattraper sa vrille alla s’écraser contre la faïence. Une fissure de plus zébra le carrelage, les débris de porcelaine s’éparpillèrent sur le sol et une tâche de sauce tomate dessina un papillon au dessus du robinet. Il criait de nouveau. Elle ne savait pas pourquoi il avait repris, elle savait même plus pourquoi il avait commencé. En revanche elle savait que l’œil était passé et qu’il lui fallait surtout ne rien dire sinon Pascal gagnerait en puissance. Ses chances de s’en sortir avec une seule gifle était forte, mais si elle émettait ne serait-ce qu’un son, ce serait assurément le coup de poing. Lentement elle s’éloigna de la table et posa la marmite dans l’évier où s’écoulait le jus du ragoût de pomme-de-terre. Et Natacha ! Mon Dieu, n’importe lequel, faites que Natacha ne se réveille pas. La dernière fois qu’elle avait pleuré il avait cogné plus fort et elle avait eu droit à maquiller les murs du sang de ses arcades sourcilières jusque dans la chambre de sa fille. C’est d’ailleurs le lendemain qu’elle s’était coupé les cheveux pour équilibrer la poignée qu’il lui avait arraché. Natacha se réveilla.

La tornade se rua sur elle avec la violence d’une F4 sur l’échelle de Fujita. Elle n’eut pas le temps de supplier mentalement sa fille de se taire qu’elle fut soulevée et projetée contre la porte fermée de la cuisine. Le choc fut suffisamment violent pour qu’un craquement retentisse. Qui de la porte ou de sa cage thoracique avait cédé, il était trop tôt pour le dire. La peur, l’adrénaline atténuait la douleur. Elle répondrait à la question plus tard. En se laissant glisser au sol elle savait qu’elle allait être cueillie une deuxième fois par la poigne de Pascal. Ce fut le cas. Il s’empara de son reste de chevelure et lui racla le visage contre le bois écaillé jusqu’à ce que ses pieds ne touchent plus le sol. Elle eut la réponse à sa question, car la peau de sa joue qui se déchira ne lui laissa qu’une vague idée de douleur comparée à celle qui fusa dans son corps. Les pommes de terre ! Les pommes de terre n’étaient pas assez cuites ! Elle se souvenait maintenant. Comme quoi son père avait raison, il fallait lui taper la tête pour que ça rentre dans sa caboche. Pas assez de sauce, et les pommes de terre n’étaient pas assez fondantes. Elle n’eut pas le loisir d’afficher un sourire triomphal à sa découverte, le temps de penser à tout ça et elle avait de nouveau valsé au travers la cuisine pour aller taper contre le lave-vaisselle, enclenchant le programme économique en se déboîtant la mâchoire. Natacha hurlait ou alors c’étaient ses côtes. Est-ce qu’une côte peut hurler ? Elle n’en savait rien. Par contre Pascal hurlait lui. Un mélange de ferme ta gueule salope ou ferme ta gueule putain de connasse et tu vas arrêter de chialer. Dans tous les cas ça n’était pas pour elle puisque sa mâchoire pendait, sauf pour chialer peut-être. Quoique Natacha battait tous les records. Elle criait et pleurait à en s’étouffer. D’ailleurs pourquoi il ne l’envoyait pas s’occuper d’elle ? Il était assis contre le mur mitoyen de la chambre de la petite. Elle le voyait tout ratatiné, à moitié caché derrière une de ses incisives qui avait du s’échapper de sa mâchoire et trainait là, par terre, ensanglantée. Sans doute la fracture de la mâchoire était plus probable qu’un simple déboitement. Mince, elle avait sous-estimé la force. C’était une F5. Complètement disproportionnée d’ailleurs par rapport à la dernière qu’elle avait subi de cette force là, puisque c’était pour avoir brûlé le col de sa chemise. Rien à voir avec des pommes de terre pas assez fondantes. Il faudra revoir la classification. Mais pour le moment le luxe serait surtout arriver à dormir. Pas facile avec cette douleur et ce froid.

La douleur était insupportable. D’ailleurs un œdème le faisait ressembler à l’annulaire, il avait du se replier le petit doigt en la lançant contre le lave-vaisselle. Il ça la faisait rire ! Non, mais sérieusement ! Il se leva d’un bond et lui colla un coup de pied dans le nez. La mâchoire suivit avec un temps de retard, mais l’ensemble alla s’aplatir contre la porte du réfrigérateur, faisant glisser tout le corps de son ex-femme sur le carrelage maculé de sang. Pour sûr c’était son ex-femme. Quoi que ex tout court était plus approprié vu qu’elle ne ressemblait plus vraiment à une femme là. Elle était fondante ! C’était le mot et ça le fit franchement marrer. Elle était plus fondante que ces saloperies de pommes de terre ! Pour s’en assurer il incrusta la marque de sa semelle sur ce qui restait de visage et confirma la chose: elle était fondante ! Quelle conne. Elle avait réussi à le foutre dans la merde. Il était veuf et meurtrier. Tout ça parce que madame n’était pas fichue de prendre sa pilule correctement ! Incapable de baiser sans tomber enceinte, incapable d’avorter, incapable de faire cuire des pommes de terre et incapable de faire taire sa putain de gosse qui aurait du être avalée au lieu de grossir dans ses entrailles ! Hors de question qu’elle gagne. Hors de question d’aller ramasser des savonnettes dans les douches d’une prison minable.

Aussi rouge que sa mère. Par contre une plus grande gueule. C’est fou comme une si petite bouche peut produire autant de bordel. Et elle gesticule beaucoup plus aussi. Ça n’est pas une gigoteuse qu’il lui faut à cette petite, mais une camisole ! C’est ça, une camisole et un bâillon, monsieur le juge ! Ça devrait être fourni avec le livret de famille ! En tout cas le beau-père avait raison, ça sautait bien une génération. Même pas foutu de faire taire sa gamine alors qu’il lui avait suffit à lui de débarquer au-dessus du lit pour qu’elle la ferme. Elle pigeait vite elle au moins. C’est con, elle aurait pu faire une bonne épouse. Enfin, pas là avec sa bouille toute rouge et ses deux billes à la place des yeux. Les mêmes yeux que sa mère, pleins de jugements. Regardez-moi ça ! Ça ne sait pas parler que déjà ça se permet de juger ! Et dire qu’elle a failli m’avoir en fermant son clapet. Toutes les mêmes putains, c’est génétique. Bin tu vas aller la rejoindre ta génitrice et crois-moi que tu vas moins la ramener après.

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