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Photo de Nathan Wright sur Unsplash
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Le Kyklos épisode 2

Un violent rayon doré vint se ficher dans l’œil d’Antoine qui se contenta de se retourner dans l’enchevêtrement de ses draps. Le matin se levait lentement sur Port Leucate, dans l’ignorance de la nuit passée. Mais quelque part dans les méandres de son cerveau, le murmure des vagues venant s’échouer sur le sable venait se mêler au chuintement humide du Kyklos.

Une lente digestion

Antoine ouvrit brutalement les yeux. Dans la luminosité du jour il trouva instantanément du réconfort à son regard. Sur sa table de nuit trônait fièrement une photo d’Anaïs. Une photo volée tandis qu’elle riait en fermant les yeux. Il l’avait imprimé et la sortait de sa cachette pour dormir avec elle le soir. Le grand mystère de l’aveuglement amoureux dans toute sa splendeur, puisque le jour il occultait totalement ses sentiments et occultait aussi les signes qu’Anaïs lui envoyait. Tandis que le sang affluait dans sa verge, nourrie de pensées aussi intimes que sauvages, il attrapa son téléphone et jeta un œil sur l’écran. Son sourire illumina sa chambre. Sur l’écran la notification d’un SMS écrit depuis une heure déjà lui montrait le visage de celle qu’il aimait dans le plus reculé de son esprit.

Coucou Antoine, comment vas-tu ? Tu as bien dormi ?

Le sourire lui mangea toute la figure. Sur le profil que lui renvoyait le téléphone, Anaïs lui souriait. Bien entendu, son cerveau occulta immédiatement qu’elle souriait à tous les contacts auxquels elle écrivait.

Coucou Anaïs. Quelle délicate attention à mon réveil. Oui, j’ai bien dormi et je vais bien. Et toi ?

Il ajouta aussitôt une ligne, le cœur battant la chamade pour ce qu’il considérait comme un aveu. Il appuya sur le bouton envoyer de peur d’effacer le message.

Merci d’être là. Toujours.

Il posa le téléphone sur la table et se saisit de son membre devenu dur, mais le téléphone ne lui laissa pas de temps et vibra bruyamment.

J’en suis ravie et c’est normal. On se voit au café ?

Antoine tremblait. Il lui fallut quelques secondes, une éternité, pour répondre un peu honteux du fait qu’il avait sa main sur son sexe juste avant. Il notifia qu’il prenait une douche et s’y rendrait dans la foulée. Un message court dans lequel il ne mentionna pas qu’il comptait aussi se libérer de cette envie trop prenante qui s’installait pour durer. Il lui fallait se libérer de ce plaisir afin de ne pas être trahi par un gonflement significatif lorsqu’il serait à côté d’elle. Il reposa le téléphone et par habitude, la photo regagna le tiroir de sa table de chevet. En écartant les draps il constata la raideur de son amour et il enfila son ample robe de chambre pour gagner en silence la salle de bains.

Le silence régnait en maître absolu dans l’appartement. Sa mère devait être encore dans les bras de Morphée à défaut de ceux de son père. Un mal pour un bien. Il lui avait fallu de nombreuses nuits pour trouver le sommeil après son départ entre deux gendarmes, mais depuis sa consommation d’antalgiques avait cessé à défaut de celle des anxiolytiques.

Il referma délicatement la porte et alluma la lumière puisque le jour peinait à rentrer par l’étroite fenêtre. Devant lui, au-dessus du lavabo, son visage souriait, mais lorsque ses yeux croisèrent ceux de son reflet il se figea. Le temps se replia instantanément. La salle de bains se resserra tout autour de lui en se garnissant de débris hétéroclites. La nuit d’hier se jeta sur ses épaules comme un manteau de plomb et sa cage thoracique en fut immédiatement comprimée.

Le Antoine qui se tenait devant lui, torse coupé par le lavabo, lui ressemblait comme on peut s’y attendre dans un reflet, mais une balafre lui déchirait le visage. En posant ses mains sur sa joue, Antoine, le vrai, ne sentait aucune meurtrissure, aucune douleur, la gifle du Kyklos n’était qu’un souvenir blessant parmi tant d’autres. Pourtant, le reflet en face de lui dessinait une longue ligne creusant son visage, glissant sur son cou avant de mourir dans le creux de la salière. La plaie boursoufflée était d’un rouge violacé qui rongeait sa peau jusqu’à un centimètre par endroits. Quelques dépôts noirâtres luisaient au plus profond de la blessure. Comme des éclats de mica dans le sable. Comme des éclats d’ongle ou de griffe.

Sa main parcourait sa joue avec frénésie. En face, Antoine frottait la sienne dont la plaie se mit instantanément à suinter. Un liquide jaunâtre et sirupeux s’en échappait, comme le pus d’une mauvaise cicatrice.

— Antoine ? Ça va mon chéri ?

Antoine jeta un œil apeuré vers la porte de la salle de bains, aussitôt imité par son double inversé. Le bouton de fermeture de la porte était bien dans le sens du verrouillage. Il tourna lentement la tête vers le miroir, avec l’espoir de retrouver sa normalité. Mais à mesure que son visage pivotait il voyait se dessiner les contours de sa joue labourée par la main griffue du Kyklos.

— Antoine ?

— Oui maman, lança alors le Antoine de la glace dont la balafre se déforma en laissant tomber une goutte du liquide purulent qui disparut derrière l’image du meuble supportant la vasque.

— Tu m’as fait peur tu as crié, ça va ?

— Oui, c’est juste le contact froid de la faïence. Tout va bien.

Antoine était loin dans ses pensées. Il regardait son reflet répondre à sa mère. Ses doigts ne sentaient aucune aspérité en dehors de ses quelques poils de barbe naissante. Mais en face, l’autre Antoine en répondant faisait bouger la fissure qui se ramifiait en cinq longs doigts. De trop longs doigts.

— Je te prépare le petit déj.

— Non maman, je vais le prendre avec Anaïs et Lolo !

— Et Lolo, soupira-t-elle. Quand est-ce que tu vas te décider à inviter juste Anaïs ?

— Maman, ne commence pas.

— D’accord, je n’ai rien dit. Tu seras là à midi ?

— Je ne sais pas m’man. On va sûrement se balader en manger sur la plage maintenant que les touristes sont partis.

— OK je t’attends pas. J’irais manger avec Mathilde.

— D’ac.

Antoine ouvrit le robinet pour faire couler l’eau afin de mettre un terme à la conversation. Il pensait à la goutte qui s’était écrasée dans le monde de son double et n’osait pas regarder au sol dans le sien. En face Antoine le dévisageait de sa joue devenue purulente. Il regarda sa main pourtant propre et cela lui donna le courage de baisser le regard. Au sol, le lino imitait un plancher de chêne clair dépourvu de trace. Il releva la tête. Dans la glace les deux Antoine se regardaient perplexes et tentaient l’un comme l’autre de sourire un peu.

Il coupa le robinet du lavabo et enjamba la baignoire pour se glisser sous le jet brûlant. Il n’avait plus besoin de jouer, sa turgescence avait disparu avec sa bonne humeur. Sous le flot disparaissait le joyeux adolescent. Il tournoyait avant de disparaître dans la bonde et de s’écouler dans la canalisation. Aucune teinte rouge, aucun filet de sang, aucune brûlure tandis que l’eau ruisselait.

Lorsqu’il revint devant la glace, offrant sa joue gauche, Antoine était lui-même. Son espoir s’envola aussitôt lorsqu’il fit face à l’autre. Il renonça à se raser et se contenta d’un brossage de dents et d’une coiffure sommaire. Anaïs l’attendait. Au fond de lui il savait que personne ne verrait rien. Sa main était son alliée, la plus puissante face à ce monde derrière le miroir. Sa joue restait lisse à son passage. Sa mère sera le test ultime. Il sortit de la salle de bains après s’être aspergé d’un peu de parfum.

Le couloir menant à la cuisine sentait bon le café fraîchement passé. Il suivit la trace olfactive et trouva sa mère dont la lutte avec un croissant avait tourné à la faveur du suicide gustatif de la viennoiserie.

— T’es tout beau, lui lança-t-elle avec un sourire garni de miettes.

— T’es pas objective, lui rétorqua-t-il soulagé intérieurement.

Le test « maman » était passé avec succès. Sa joue balafrée appartenait au miroir de la salle de bains. Ce qui était dans le miroir, restait dans le miroir. Il retrouva alors un peu de son bonheur en embrassant sa mère, puis, le cœur beaucoup plus léger, regagna sa chambre. Il jeta un coup d’œil sur la table de nuit pour vérifier que la photo d’Anaïs avait retrouvé le tiroir. Puis, il chaussa ses baskets, attrapa ses clefs et composa le numéro de Laurent pour déposer un message en réponse à l’invitation laconique du répondeur.

— Salut Laurent, on se retrouve avec Anaïs au café du Port. À toute.

— Couillon ! Lui lança sa mère de la cuisine.

— Je t’aime aussi !

Il referma doucement la porte de l’appartement et donna un tour de clef, laissant derrière lui son double dans le miroir de la salle de bains et le dernier souvenir de sa mère.

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