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Photo : Andreas Brun, Unsplash

Le frisson était toujours aussi intense. Malgré le froid et la douleur au cou à rester la tête en arrière, la bouche grande ouverte, rien ne pouvait empêcher le petit Lucas de tirer la langue vers le ciel. Il s’efforçait de garder les yeux ouverts pour mieux viser et suivre la chute inexorable d’un flocon. Lorsque la douceur cristalline venait alors à se poser dans sa bouche, il rentrait la tête dans ses épaules et se fendait d’un sourire où quelques dents manquaient à l’appel. Assise sur le perron, Mathilde regardait son fils, le cœur un peu serré. L’hiver tapissait le jardin d’un manteau de neige et la magie de Noël opérait déjà avec quelques jours d’avance. Pour vivre les fêtes de fin d’année, son cancer lui offrait quelques semaines de répits.
— Lucas, il faut rentrer maintenant. Tu vas te transformer en bonhomme de neige.
— Oh oui maman ! On fait un bonhomme de neige ?
— Demain mon grand.
— Mais maman…
— Demain, il y aura plus de neige. On pourra en faire un grand comme le sapin.
Lucas courut alors vers sa mère et l’enveloppa tant bien que mal de ses deux bras glacés.
— Plus grand que le sapin ?
— Oui mon trésor, mais pour ça il faut prendre des forces. Alors, que dirais-tu d’un petit bonhomme en pain d’épices cette fois, avec un grand verre de chocolat chaud ?
— Oui ! cria Lucas en fonçant dans la maison telle une bourrasque de tramontane.

Assis en tailleur près de la table basse, Lucas regardait le sapin qui reflétait ses guirlandes de lumière dans la télévision. Il échafaudait les plans de son bonhomme du lendemain quand Mathilde lui apporta son gouter sur un plateau de bois.
— Tu crois qui y aura assez de neige demain ?
— Oui, mon grand. Puisque tu n’as pas mangé tous les flocons.
Tous deux se mirent à rire, laissant s’élever leurs notes joyeuses dans la spirale des odeurs d’épices et le parfum du chocolat.
— Et si on chantait des chansons de Noël mon chéri ?
— Maman, il est tout cassé le micro. Tu sais, j’en ai commandé un autre au Papa Noël.
— Je sais mon trésor, mais on n’est pas obligé d’avoir le micro pour chanter.
— D’accord, mais avant, je mange mon bonhomme d’épices.
— OK, sauf si je te mange avant !
Mathilde jeta tous ses doigts sur les flancs de Lucas et déclara la guerre de guiliguilis. Les rires redoublèrent lorsque chacun s’empara des coussins de destruction massive, puis tout bascula. Lucas vit sa mère devenir aussi blanche que la neige avant qu’elle ne tombe à la renverse. Il cria. Dans l’escalier, les bruits de pas devancèrent son papy Pierre qui se précipitait à son secours.

Le halo lumineux qui la ramenait lentement s’étoffait de sons encore feutrés. Il s’étendait à mesure que ses yeux s’ouvraient sur le monde aseptisé de sa chambre d’hôpital.
— Hé ! Bonjour ma chérie. Tu nous as fait peur, tu sais. Mais, tout va bien maintenant.
— Lucas, articula Mathilde. Où est Lucas ?
— Il va bien. Il est avec son Papy au distributeur.
Mathilde regarda sa main d’où sortait le cathéter la reliant à la perfusion et interrogea sa mère du regard.
— Non, le cancer n’y est pour rien. Les médecins ont parlé d’un gros coup de fatigue, mais n’ont pas voulu nous en dire plus.
— Je dois tenir Maman. Je peux pas faire ça à Lucas. Pas à Noël.
— Chérie, ton père a regardé tes analyses ; tu sais comme il est. Il voulait te le dire lui-même, mais je ne tiens plus. Ton CA19-9 est en chute libre.
— Quoi ? Mais les docteurs…
— Les docteurs aussi sont stupéfiés. Ils ont refait deux fois tes NFS et vont sûrement enchaîner les autres tests, mais c’est déjà une excellente nouvelle.
— Maman, ce cancer est fourbe.
— Ne dis pas de bêtise. Lis ça plutôt.
Myriam sortit une enveloppe de son sac à main abandonné dans un recoin de la pièce et en sortit une lettre manuscrite, rédigée au feutre bleu par une main d’enfant.
— Lucas m’a demandé de la poster hier.
Mathilde déplia délicatement la feuille de papier.

Cher PAPA NOEL.

Je veu pas de cado parse que j’ai pas envi de jouet. Je veu juste que ma maman revienne. Tu sai j’ai été bien genti pandan toute l’année parce que j’avais promi de le faire. Quan mon papa et monté dans le ciel c’été trop tard pour faire ma lettre tu été passé mais maintenan tu vien dan deux dodo alor je veu changé ma lettre au PAPA NOEL et je demande que ma maman revienne. Je t’aime tré fort et ma maman aussi alor je te donne mes cado et je veu que ma maman.

Lucas

Les larmes inondèrent les joues de Mathilde. Ses mains et ses bras se mirent à peser si lourd qu’elle faillit en lâcher la lettre. C’est un réflexe qui lui fit la cacher sous les draps juste avant que la porte de sa chambre ne s’ouvre sur un Lucas tornade qui se jeta sur elle.
— Maman !
— Doucement Lucas, tenta vainement son papy.
La gorge encore trop nouée pour parler, Mathilde se contenta de serrer son fils contre son cœur.
— Je t’aime mon chéri. Maman a juste eu un coup de fatigue, mais elle a dormi, tu vois. On va rentrer et vite faire le bonhomme de neige avant que le Papa Noël arrive cette nuit.
— C’est pas grave Maman, tu sais. En plus, le Papa Noël il m’a déjà donné mon cadeau.
Mathilde ne releva pas. Sous les draps, elle sentait presque le relief des mots de Lucas sur le papier de sa seconde lettre au Père Noël. Pierre et Myriam vinrent rejoindre fille et petit-fils pour une étreinte sur le lit d’hôpital. Dehors la neige se mit à tomber au moment d’une microcoupure du courant. À ce moment-là, le cardioscope émit quelques notes clinquantes au milieu de ses bips habituels. L’espace d’un instant, on aurait cru entendre comme des tintements de clochettes.

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